Commentaires sur La petite traversée

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Dites, les gens, vous saviez, qu’avant, j’étais prof?

Je dis ça, parce que moi, je l’ai presque oublié. ça sort de temps en temps, au boulot, et on me regarde avec des yeux ronds.
« Qu’est ce qui t’a poussé à changer? »
On sent là le regard compatissant, et un brin coupable, des chargés de famille qui se demandent comment les »pov’profs » arrivent à supporter leur progéniture. Il y a aussi une certaine condescendance, « ah ben oui, l’histoire géo, forcément, tout le monde déteste ça ». Quelle drôle d’idée aussi. Et parfois une pointe d’inquiétude pour l’avenir: « ah ben c’est sûr, ici on a un vrai travail ».(sous-entendu: en seras tu capable, feignasse?)

Alors, ça fait quoi, de changer de boulot?

En général, je réponds « ça change », et je passe à autre chose. Parce que c’est comme le « ça va? » du matin. Faut s’attendre au vent frais vent du matin, si tu développes une réponse nuancée, argumentée et développée.
Mais j’ai encore deux trois stigmates de prof. Dans ma tête, il y a le bilan, les côtés positifs, les côtés négatifs et la synthèse…. Limite les conseils pour progresser.

Bien sûr, je pourrais me la garder, ma petite synthèse, mais il paraîtrait qu’il y a deux trois profs qui me lisent. Y en a même qui seraient tentés de quitter le navire. Et puis après tout, vous êtes libres de vous arrêter au « ça change », je ne serai pas décoiffée par le vent…

Je crois que j’ai eu beaucoup de chance, j’ai un super boulot. Je travaille avec des gens passionnants (mon « domaine », c’est la Kultur), j’ai le sentiment d’être un maillon de la vie kulturelle de la cité, ça me donne de l’importance et mon ego s’en gargarise. Je ne dois pas être plus « utile » que quand j’étais prof, mais je n’ai plus cette impression redoutable que le monde pourrait tourner sans moi. Vous savez, quand vous déployez toute votre énergie, avec des méthodes pédagogiques innovantes, des préparations longues et encombrantes (aaaaaah, l’empilement des manuels, revues, cd, et autres dictionnaires à 23h23, l’heure où le neurone n’arrive plus à savoir par où il faut commencer…), et que Kévin vous sort à l’évaluation: « mais madame, c’est trop injuste, on n’a rien fait là dessus, et y avait que ça dans le contrôle »...
Aaaah, le bonheur, quand après une demie journée d’absence pour extinction de voix totale, Jessica vous dit « Madame, vous auriez pu rester chez vous, c’était mieux de finir à 16h »… Je ne dis pas qu’il n’y a pas de satisfaction dans le boulot de prof, mais il faut savoir se contenter de peu. L’inspection dithyrambique est rare (et je l’ai eu avant de partir. ça c’est fait).

Maintenant, il y a le reste. Je me dis « moins stressée, plus patiente »… D’un côté, je prends plaisir à expliquer la Révolution Française à Hela. Chose que je n’aurai jamais faite après 4 heures de tentatives désespérées pour faire comprendre que ce n’était pas juste une grosse teuf où on s’amusait à mettre des têtes au bout des piques pour se venger du méchant Roi Louis Kékchose.

Mais heu…. Comment dire. Y en a qui me croivent pas. Y a même des héros mal intentionnés qui se gaussent. Genre. Paraitrait que je répéterais souvent que je suis fatiguée. Que je râlerais parce que je n’ai pas le temps de coudre. Y a du moisi sur mon violoncelle et des toiles d’araignées sur mes aiguilles. Je balance les légumes plein de terre dans la sauteuse et j’improvise à la va-vite. Ou alors je lance des tours de cuisine, à 19h30, quand j’ai décidé que je ne m’y collerais pas. Y reste un chou rave démerde toi… Saint Panier bio, priez pour moi, Picard me tend les bras…Je fais la grève du repassage des chemises. Je m’aperçois après le cours de piano que les ongles auraient pu servir de médiator… à la guitare… Et les draps, on les a changé quand? C’est pour ça qu’ils tiennent debout? Pis y a quoi, comme dessert, ce soir? Mais pourquoi tu fais plus jamais des crèmes au chocolat?

Bref. C’est du tendu, du serré, du charrette. Pas forcément une question de temps de travail, mais surtout d’amplitude des plages d’organisation.  On peut pas dire que ça me déplaise, mais les cailloux qui enrayent la machine sont vite hystéricogènes. Je manque un peu de temps de cerveau disponible. Y a fort risque de surchauffe, au moindre petit virus (enfin quand je dis petit, y m’a un peu plié pendant 10 jours, le cassis…). Et je ne cause pas du cauchemar, du pipi au lit, de l’insomnie pré évaluations, qui entraînent une sorte de désespoir abyssal. Le trou sans fond qui répercute en écho infini « j’y arriverai jamais mais mais mais mais…… »

On dirait que je fais un peu moins ma crâneuse. ça ne veut pas dire que je commence à regretter d’avoir traversé le pont, point du tout. Au contraire. Je sais que ce con d’écho a tort.

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18 réflexions sur “Commentaires sur La petite traversée

  1. Tu sais, dans mon école il y a deux nouvelles collègues qui ont fait le chemin inverse (elles viennent du privé et ont passé le concours sur le tard pour des raisons diverses qui ne tiennent pas que de la vocation). Eh bien, tu peux pas savoir ce que ça fait plaisir de les entendre dire : »j’pensais pas que je travaillerai autant!!! » Bref.
    De mon côté, j’ai de plus en plus envie de traverser le pont. Je trouve que ta reconversion est idéale: service public, Kultur… T’as fait comment déjà?
  2. Je te lis toujours avec délectation mais parfois je reste sans voix et sans savoir quoi commenter… mais comme sur la blogo, faut laisser des « coms » aux copines, quand on est une bonne blogueuse, pour que les copines elles passent aussi sur ton blog (je t’apprends rien ) bein je laisse quand même un com ! pour ne rien dire
    Moi je me plains parfois de mon boulot (bon ces 3 derniers moi, pas beaucoup, tout de même !!!) et je pense au libéral, mais le jour où je travaillerai en 8h tous les jours, quand est-ce que je serai créative, hein ?!!!
  3. lors soit tu t’organise, soit tu investis dans une repasseuse qui lave aussi le sol et passe l’aspirateur et puis tu apprends à faire des recettes qui en jette plein les yeux mais sont super fastoches et rapides à faire; Ou alors, tu re-traverses le pont ? M’étonnerais…. Suis sûre que tu vas t’y faire, aux ongles longs et aux draps sales…
  4. Tu as jeté ton agar-agar ? Nan déconne pas hein !
    Aller, laisse pisser la culpabilité.
    Moi j’ai un peu traversé le pont dans l’autre sens et pff, je viens juste de finir mon cours pour ce matin (avec éval, fallait pas me chercher la fois dernière, na !). Au lit !
  5. moi je peux rien dire, je travaille pas alors … lol ! pourtant j’ai pas toujours le temps ni de faire de « créa » ni de faire des cremes au chocolat maison (mes enfants n’aiment pas spécialement en plus ). pff des fois je me demande ce que je fais de mes journées … (ouais bon, qu’est ce que je fais là aussi … ) allez, je vais tenter de préparer un bon repas (tout est relatif) pour ce midi …
  6. Oups, ‘faut que j’aille changer mes draps, moi!
    Ah pauvre MAF débordée que je suis !

    Bon, trêve de plaisanterie, y’a aussi le changement de rythme à intégrer… Là, c’est encore récent, après, quand t’auras vraiment tes marques, tu retrouveras qq habitudes perdues et puis d’autres passeront carrément à la trappe, ma bonne dame, mais c’est ça la vie, rien n’est immuable.

  7. Ma réflexion des derniers temps me fait dire que je changerai, si je peux, d’ici quelques années. Pour l’instant, tout va bien et je me dis que les points négatifs de mon boulot seront remplacés par d’autres points négatifs, comme tu le décris ici. Rien n’est parfait, et bien sûr, on peut tjs regretter des aspects de la vie d’avant sans regretter pour autant d’avoir changé le tout. Peut-être en effet que tu as besoin d’embaucher quelqu’un davantage pour t’aider un peu ?
  8. Au moins, tu as eu le courage de passer le pont…pas comme celle que je suis…pffut…marre d’être instit mais…c’est bon quand même…Quand savoir faire le pas?!!
  9. c’est drôle comme la fin me fait écho…j’aurai pu l’écrire mais moins bien quand même…
    On se disait exactement ça l’autre jour avec une maman qui travaille à l’extèrieur: en fait quand on bosse, ça peut rouler (ou ramer, ça dépend de la pèriode) tant que tu rencontres pas de caillou…parce que au moindre mini grain de sable, ça devient la galère (un enfant malade, des nuits sans dormir, ou 6 réveils par nuit au choix,ou un enfant insupportable qui te vide toute ton énergie quand déja les accu sont à plat…)
    je finis une semaine de mère célibataire …et je me dis que….ben franchement c’est qd même le bonheur quand on est 2! je m’en doutais déja mais ça confirme…
    Il est quand même grand temps que l’homme rentre, j’ai glissé sur le verglas avec la voiture, j’ai cramé une couette et failli bruler la maison avec la lampe de chevet allumée collée au lit,j’ai perdu mon portable en courant pour aller à l’école…mouais…mouais….toute seule, je rencontre encore plus de cailloux sur la route!
    es tu en vacances demain comme les profs?
  10. Je viens de découvrir ton blog , et tout à coup c’est une respiration nouvelle que de te lire . Sortir des images souvent lisses des blogs de coutures que je fréquente beaucoup trop , me fait un bien fou .Bravo pour ces articles non consensuels, pour ces coutures sans liberty, pour ces pulls longs à finir et qui ne viennent pas de la droguerie… Bravo pour ta traversée du pont .Moi je suis restée sur l’autre côté . Mais ce qui est important c’est de toujours essayer ce qui nous tente : ne pas pas avoir de regret être vivant , d’un côté ou de l’autre .
  11. Pour le moment j’ai encore un orteil dans l’EN pour encore 3 ans… chui en dispo et j’essaie de trouver ma voie… de me creuser une place quelque part… mais revenir ne me tente pas du tout, du tout, et ça me désespère de ne pas savoir où je vais !! Enfin !! je creuse, de ci de là, je trouverais bien !!
    J’aimais mon métier, au début… mais c’est vrai que la reconnaissance, bha, on peut toujours chercher, yen a plus, yen a pas ! et moi je ne peux pas travailler sans avoir un retour minimum !
    Comme tout le monde, mon égo a besoin de sa petite dose de flatterie, a besoin qu’on lui dise que tous ces efforts ne sont pas vains !
    Quoiqu’il en soit, tout changement demande un temps de ré équilibration entre nos différentes vies (femme, mère, épouse, working girl etc) ça va venir !
  12. Eh bien, moi, j’ai quitté l’enseignement (maternel en Belgique) et j’y reviens, avec même l’intention de recommencer 1 an d’études pour devenir instit primaire.
    J’avoue que ce n’est pas spécialement par vocation même si j’aime bien les enfants, mais plutôt parce que j’ai tenté de trouver, pendant près d’un an, ce que je pourrais faire d’autre avec des horaires potables pour aller chercher mon fils unique à l’école, sans voiture, avec un homme ayant des horaires compliqués et sans parler un mot de néerlandais (je suis en Belgique, ne l’oublions pas) et très peu d’anglais…
    Et puis, mon problème n’est pas venu de l’inspection mais d’une directrice toute jeune (1 an de plus que moi), nouvellement débarquée et qui se croyait tout droit sortie de la cuisse de Jupiter… L’année de ma nomination, elle a brusquement décidé que j’étais une mauvaise instit, m’a fait un rapport pas piqué des vers et donné des conseils inapplicables dans une classe de maternelle (elle était issue du primaire). Résultat, une dépression carabinée, l’impression de ne plus rien valoir… Aujourd’hui, je repars, avec le stress, mais en me disant qu’il me faut bosser et que j’aurai peut-être un peu plus de chance, cette fois-ci
  13. « j’y arriverai jamais mais mais mais, mais j’m’en sortirai rai rai…. ».
    Allez courage! Il faut trouver le bon rythme… et puis les petits cailloux, ils sont là pour que l’on se surpasse toujours un peu plus… tant que ce ne sont pas de gros rochers!
  14. Je relis ta petite traversée alors que l’homme est de retour…on lui a demandé de passer une année en Pologne…en rentrant ici le WE…tout va bien…mais je sais pas si je suis prête à une grande traversée du désert moi….

    en attendant je suis en vacances youhouuuuu!!!!

  15. J’adore vous lire! Quel humour!!! Je suis moi-même prof mais pas dans le second degré, prof des écoles, actuelement en congé parental et pas prête à reprendre…Je me demande d’ailleurs si je ne devrais pas essayer autre-chose car j’ai peur de retomber dans le boulot infini jusqu’à minuit passé et ne pas voir mes enfants…C’est dire si votre message me parle!

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