Je pense donc j’essuie (les larmes)

Si tu es là, c’est que tu as lu « Je ne suis pas Charlie… »

tu l’as lu en entier, aimé, détesté, tu l’as lu de travers,  pas compris, tu l’as lu avec ta propre vision du monde et sensibilité… C’est bien. C’est le jeu d’un article public (j’ai pas forcément l’habitude, si tu regardes un peu dans les pages précédentes, ce blog est plutôt de l’ordre de l’intime et du quotidien que de la réflexion politique…).

Néanmoins, j’ai été fort marrie de voir fleurir les interprétations d’intellectualisation.

« Faut arrêter d’intellectualiser », qu’on me dit. Je lis sur FB des commentaires extrêmement suffisants sur ces intellectuels égocentrés  qui ne cherchent qu’à se démarquer. J’y ai même perdu un ami dans la bataille, dommage collatéral.

C’est vrai, je me suis présentée comme intellectuelle. Je ne vais pas vous raconter mon parcours, on m’a assez reproché de me regarder le nombril dans l’article. En vrai, c’est un peu une imposture, j’aime les idées neuves mais je ne suis pas un rat de librairie, ni en veille permanente. Je suis une glaneuse.

Je suis partie de moi, c’est aussi un procédé rhétorique pour dire que l’ensemble des classes moyennes et supérieures éduquées ont une responsabilité dans le processus d’exclusion qui est en oeuvre aujourd’hui. A une autre échelle, la responsabilité des pays occidentaux développés dans la montée de l’islamisme. Mais je ne m’autoflagelle pas non plus, ça va, merci.

« Arrête d’intellectualiser ». On m’a dit. (dans la version polie)

Je vais voir mon petit Larousse. J’ai pas de Robert, je suis une intellectuelle imposteure.

Y a pas. Mais je suppose que c’est le verbe d’intellectualisme.

 » Doctrine qui affirme la prééminence de l’intelligence sur les sentiments et la volonté ».

J’ai aussi un dictionnaire du vocabulaire des sciences humaines, héritage de ma terminale (scientifique: je suis une intellectuelle imposteure).

« terme de caractère plus souvent polémiste utilisé surtout par les adversaires des conceptions ou philosophies qui attribuent la primauté à l’intelligence ou à la raison… ».

OK. Je suis donc assez fière d’intellectualiser.

Je cherche des causalités, je confronte, je partage, je débats. Je remets en cause des fondements de mon éducation, notamment sur la laïcité. J’en veux un peu aux intellectuels de nous avoir abandonnés, ou de s’être inféodés aux partis politiques sans remettre en cause le système.

Si intellectualiser, c’est remettre du débat d’idées dans le champ public, alors oui, j’intellectualise. Si c’est tenter de sortir de la logique bien gauloise que tout avis divergent du sien est une grosse merde à vomir, alors oui, j’intellectualise. Si c’est essayer de trouver des actions, à son échelle, à son niveau, en fonction de ses compétences qui permettent du lien social, de l’engagement, voire même un peu d’utopie, alors oui, j’intellectualise. Et j’en suis, finalement assez fière.

J’ai deux trois idées  pour l’avenir, dans mon champ professionnel actuel comme dans l’associatif, mais je ne pars pas de zéro non plus (réponse aux commentaires psychologisants sur ma culpabilité judéochrétienne, ça va, merci. :-) ) .

Mais je n’empêche personne de marcher, je ne juge pas les marcheurs. Mes meilleurs amis ont marché.

Et moi j’ai couru.

Comme tu le vois j’ai aussi un coeur, en surchauffe émotionnelle sans doute.

 

course 11 01

 

J’ai pensé aux disparus. En particulier à Bernard Maris qui intellectualisait vachement bien quand même.

J’ai pensé à mes amis perdus.

Et j’ai pleuré.

 

 

Passons de l’émotion à l’action, en utilisant notre raison: intellectualisons!

 

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12 réflexions sur “Je pense donc j’essuie (les larmes)

  1. Le premier article « Je ne suis pas Charlie » reflétait bien ce que nous avions pu penser face aux événements et à ce qui a suivi. Ce deuxième article quant à lui reflète bien les réflexions que nous avons entendues après avoir partagé notre opinion avec nos proches. On nous a répondu : « Non mais VOUS vous intellectualisez… » (en plus nous avons Le Petit Robert dans une grande bibliothèque, nous sommes irrécupérables)… En lisant votre article, nous nous sommes sentis moins seuls. Vous avez peut-être perdu un ami (dommage collatéral) mais vous pouvez en gagner deux!
    • … Merci! Maintenant il faut que je lise un peu, que je réfléchisse, que je trouve les bons modes d’engagement… ça va pas être facile, parce que c’est une grosse imposture, je ne suis pas une intello! :-)
  2. Je découvre ce billet en même temps que le précédent . Bon sang ce que tu t’es pris !… Et je glousse, moi qu’on qualifie souvent d’intellectuelle ( et bizarrement ça n’a pas l’air d’être un compliment ) et qui n’ai pas eu envie,comme toi, de reprendre à mon compte cette expression légèrement niaiseuse et prêtant à confusion  » je suis Charlie « . En revanche je me suis sentie en deuil, perturbée , inquiète , remise en question dans ma peau de citoyenne relativement privilégiée de notre republique
    • Moi aussi, tu sais… Oui, c’est vrai, je m’en suis pris plein la tronche, et ça continue encore un peu: c’est inquiétant, de voir à quel point on peut se méprendre à ne lire qu’un titre, et ce qu’un slogan réducteur peut déchainer comme passions… ça m’a fatigué, contrairement à ce qui est écrit, mon petit coeur est sensible, mais c’est bien le lot de s’exposer, et il n’est pas question (au nom de cette sacrosainte liberté d’expression!) que je modère les commentaires…
  3. …et je suis allée cette après-midi me joindre à la foule parisienne, avec mes enfants , et je me suis sentie , comme des tas de gens , réconfortée , regonflée par cette action , cette implication. Devenir Charlie , c’est un gros boulot, autant s’y coller vraiment 😉
    Amicalement
    • S’y coller vraiment… Oui…

      3 propositions à discuter :

      1- Demeurer vigilant.e sur tous les ‘enfants dans le dos’ possibles et imaginables (un nouveau grain dans le long chapelet Loppsi, etc. ?)

      2- Ouvrir largement la fenêtre au-delà des frontières nationales, devenues caduques de fait (en prend-on vraiment la mesure ?),
      pour mieux saisir ce qu’est en réalité le ‘terrorisme’ (d’état, notamment) à l’échelle de la planète, http://www.les-crises.fr/guerre-contre-le-terrorisme/

      3- Se demander ce qu’on peut réaliser, avec d’autres (dans la durée ou pas), mais aussi – oui – par soi-même, et y compris publiquement ; exemple : Fanny.

      Qui dit mieux ?

  4. Tout à fait d’accord.
    Pour la 1, je manque de temps pour la veille, mais je pense avoir l’esprit vigilant. La 2 semble aussi tellement évidente, encore plus aujourd’hui (les 50 chefs d’état vont-ils aller au Nigéria?….). Mais l’action concrète et réalisable est plus difficile à imaginer à cette échelle, mis à part dénoncer, débattre… Intéressant ce site, je ne connaissais pas (je répète, imposteure, l’intellectuelle!!!)
    Pour la 3, j’ai des idées locales (retour aux ZEP en bénévolat, si si, pourtant j’en ai bavé), en associatif peut être (si ça existe pas chez moi, on verra si ça peut s’inventer). Je peux prêter ma plume aussi…
    … bref, rendre la politique aux citoyens. Pas mieux!
  5. Hé mais t’es barge : tu vas te péter le cardio ma belle !
    « Qui veut voyager loin ménage sa monture » : cool dans les côtes hein.
    C’est bon tu les as les 10 km/h 😉
    Sinon bah j’avais lu ton article précédent, peu de temps après sa publication. Mais je n’irai pas lire les commentaires car cela ne m’intéresse pas (et que je ne suis pas en capacité de comprendre les subtilités, car je suis trop bête).
    Je n’ai pas marché, je n’ai pas couru (j’irai demain « à la fraîche »).
    Et je ne ferai sans doute rien pour aider mon prochain. Pas plus que d’habitude je veux dire. Parce que je pars du principe qu’il n’y a que dans la durée que ça peut marcher et que là, beaucoup de personnes vont se mobiliser, et dans quelques semaines, (mois ? années ?) reprendront leur vie pépères, voire pire, auront délaissé un essentiel plus intime pour se consacrer aux autres.
    Alors je ne ferai rien. Parce qu’aussi toute cette merde a bien bousillé l’équilibre fragile d’un petit gars de 6 ans qui vit dans la terreur, les cauchemars et la crainte depuis jeudi. Et que ce petit gars là, je ne peux pas le laisser avec ça dans la tête.
    Je ne ferai rien. Rien de plus (à part aller me coucher là tout de suite, à côte de mon petit gars).
    Bonne nuit Charlie
    • … Ah oui, pour le cardio… Je ne l’ai pas senti venir, en plus, mais je me suis dit que j’avais plus de coeur qu’on peut le croire ! (en vrai, j’ai fait de l’asthme toute la semaine, à m’empêcher de courir, je pense que c’est ça….)
      Moi je ferai. C’est sûr, j’ai déjà des projets. J’espère que les marcheurs se mobiliseront. J’espère l’effet boule de neige…
  6. Bonjour et merci,
    Juste un petit mot en passant… lors de mes pérégrinations je suis tombée sur ton blog et je m’y suis retrouvée… Maman, tricoteuse, bibliothécaire (donc potentiellement intellectualisante), lectrice plutôt du canard et du courrier international que de Charlie (même si je pouvais parfois le retrouver chez mes parents) j’ai bien sûre été sous le coup de l’émotion du moment « Charlie »… et puis une petite voix, mes lectures (http://blogs.mediapart.fr/blog/mathiasdelori/080115/ces-morts-que-nous-n-allons-pas-pleurer), le ras de marée, la raison… m’ont fait prendre du recul. La démocratie, c’est le droit à penser différemment, en cela la foule animée d’une même émotion me fait un peu peur. Charlie luttait contre les symboles, les idées toutes faites, il se battait pour une liberté d’expression jusqu’auboutiste et il en est mort… Ça me rends triste, et quelque soit le prochain Charlie à paraitre, quelque soit l’unité nationale (idée confortable et réconfortante), personne ne remplacera l’impertinence de Charb, Wolinski ou Cabu. Alors, il reste maintenant à construire un nouveau Charlie, où les petites attentions quotidiennes, le droit de penser, de rire… resterons des libertés de tous les jours.

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