I am you

Je ne sais pas si tu as des enfants, toi lecteur, mais moi j’en ai quelques uns. Je t’avoue que cette expérience est particulièrement enrichissante dans la construction de mon identité, et notamment dans la remise en cause de mes certitudes et de mes convictions. Tout le monde a  connu le dogme de l’antitétine, du tout allaitement/pas d’allaitement, des petits pots vs nourriture maison, toussa toussa: avant j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants, c’est bien connu.

Pour moi, c’est même allé bien au delà.  C’est carrément ma conception du rapport à l’autre qui a été modifiée, en particulier par un petit concentré d’intelligence explosive et d’émotion pure, qui se trouve être ma première née.

J’ai mis quelques mots sur elle dans ces pages: elle ne correspond pas aux « modèles » de développement, elle ne fait rien dans l’ordre annoncé, elle refuse toute aide extérieure.

Pendant longtemps, en croyant la soutenir, j’ai tout fait pour elle. Ou à sa place à elle. Un emploi du temps pour les devoirs, des fiches de révisions, des horaires, ranger sa chambre et faire son lit… J’ai pensé à sa place.  J’ai interprété son fonctionnement en fonction du mien: tu n’es pas organisée, tu es lente, tu es douée en musique, tu es ceci, tu es cela.. Je lui ai imposé ma propre vision du monde et mes valeurs. Je l’ai empêché de se construire le sien.

Elle s’en est accommodée jusqu’à la rupture (dont je ne suis pas seule responsable, évidemment).

Depuis, je ne pense pas à sa place, et je lui fais confiance. Je ne lui dis pas ce qu’elle est ou ce qu’elle n’est pas. C’est elle qui le trouve.

Je n’ai pas regardé ses notes depuis 2 mois. Je ne vais pas aux réunions parents/profs. Je n’interviens que pour les fondamentaux, les valeurs communes de la famille, que l’on construit ensemble (durée de la douche, partage des tâches., attitudes…)

J’essaie d’être aimante et bienveillante. Juste cela. A l’écoute lorsqu’elle demande.

Lorsqu’elle allait mal, toutes les valeurs qui étaient nôtres étaient sérieusement malmenées: respect de l’autre, travail, écologie…

Aujourd’hui, je lis ça sur son questionnaire Onisep d’orientation de fin de 3e

IMG_0361 IMG_0362

(et d’autres choses comme « je n’aime pas qu’on décide pour moi » et  » je ne me décourage pas facilement »…) et je sais qu’elle le pense.

Elle construit ses propres valeurs… qui ne sont pas très éloignées des nôtres.

Je sais que ma propre peur de son échec, et ma volonté de le dominer a entrainé sa rupture. Je ne cherche donc plus à changer, ni à imposer: je cherche à comprendre. Je n’ai plus peur. Sans doute fera t-elle une troisième pourrie, je ne sais pas comment elle réagira au lycée. Tant que je l’aime et qu’on se parle, je m’en fous. J’ai de toute façon confiance en son intelligence et son talent.

Elle a changé mon rapport aux autres en ce sens où je ne tente plus  d’imposer mon système de valeurs, à convaincre. Je me  positionne dans le cerveau de l’autre. C’est très grisant, de pénétrer ainsi mille cerveaux, d’embrasser mille façons de penser, mille échelles de valeurs, et finalement vachement moins ennuyeux que de penser tous pareils, ce qui est un peu le lot de nos sociétés à la fois hyper individualistes et emmurées dans le communautarisme (je ne pense pas spécialement aux communautés religieuses, mais surtout aux cercles professionnels, syndicaux, politiques ou même de loisirs, qui sont fortement générateurs de pensées grégaires…)

Je ne dis pas que j’y arrive tout le temps, mais je tente, dans ma vie professionnelle comme personnelle, d’adopter la bienveillance comme principe fondamental de toute relation. Il faut une bonne dose de contrôle de soi, ouais. Je te dis pas que c’est simple tout les jours, et que le premier réflexe n’est pas l’énervement, la peur, la colère, voire le repli sur ses petites certitudes.

Quand j’ai lu cet article d’Elisabeth Badinter, que par ailleurs je respecte comme une très grande dame de la cause féministe à laquelle je suis fort attachée, je me suis dit qu’elle adoptait exactement l’attitude de la mère que j’étais, avant. Et que si ma fille avait l’idée saugrenue de porter le voile, je pourrais être sûre qu’elle y ajouterait la Burqa dessous.

216298_10151594394747947_2055485242_n

Et quand j’ai entendu cette émission de France Inter  ce midi, j’ai pensé qu’il était temps de prôner la bienveillance, éducative, sociale, politique, et même personnelle et intime, après tout.

… parce que les valeurs d’une société ne sont pas figées dans le marbre, elles ne doivent pas être imposées par une élite sûre de son bon droit. Même si ce droit parait juste.

Elles sont à construire ensemble.

 

 

 

Share Button

4 réflexions sur “I am you

  1. Bonjour, merci pour cet article, j’ai écouté également l’émission radio. Il est vrai que le mot ‘laïcité’ ne se traduit pas en lituanien:))) On dit ‘sekuliarus’ (séculaire), mais c’est pas exact:))) Je suis toujours entrain de le comprendre. Mais actuellement je lis le livre de Sam Harris ‘A Letter to a Christian Nation’. Je ne sais pas si vous lisez en anglais, car ce livre n’est pas traduit en français. Mais il est génial. Surtout une phrase ‘The truth, astonishingly enough, is this: in the year 2006*, a person can have sufficient intellectual and material resources to build a nuclear bomb and still believe that he will get seventy-two virgins in Paradise. Western secularists, liberals, and moderates have been very slow to understand this. The cause of their confusion is simple: they don’t know what it is like to REALLY believe in God. » (page 83). Moi, en tant que catholique modérée, mais qui ne crois pas que le monde a été créé en 6 jours, etc., je suis tout a fait d’accord avec cette phrase. On a du mal à les comprendre, car on en parle pas. Car la religion se pratique en discrétion, car on est laïque, à l’école on parle pas la religion, etc, etc.

    *C’est seulement l’année de la publication de ce livre.

  2. Je n’ai pas encore écouté la bienveillance à la DS, j’ai commencé par la tienne. Bah t’avais commencé avant aussi. Et elle me va bien, mais plutôt comme un idéal à atteindre que comme une pratique acquise. Et je vais en avoir besoin. Puisqu’on est dans le registre de l’intime, et je crois t’en avoir déjà dit un mot ou deux sur IG, il est du domaine du possible que le Ragondin qui est ma fille se rapproche, mais bien sûr complètement à sa manière, de ta ragondine à toi. Je le saurai lundi midi, a priori. Enfin disons que des médecins diront s’il faut composer avec ça ou si c’est autre chose. mais bref, la bienveillance. il va en falloir. J’espère que je saurais prendre sur moi comme tu le fais, ou que j’apprendrai. Merci de tes mots, depuis des années. Je t’embrasse (quelle audace).
  3. (J’ai un peu honte du côté réducteur de ma réponse à ce texte. La dimension sociale m’intéresse aussi, bien sûr. Mais là, à ce moment précis, je suis surtout une maman louve, tant pis, je reviendrai aussi quand je serai moins autocentrée)
  4. Très touchée par ce texte qui me parle. Mes enfants, zèbres ou pas zèbres, me bousculent, me font évoluer, m’obligent à toujours plus d’ouverture et d’empathie (je pense en avoir été pas trop mal dotée au départ mais c’est jamais assez), m’aident à voir le monde et les autres autrement, à repenser ce qui semblait évident (ou n’a jamais été vraiment « pensé » en fait).
    C’est fatiguant mais tellement stimulant.
    Et inquiétant aussi, c’est vrai, quand on voit que l’environnement (l’école, pour être claire) n’est pas à l’écoute, pas adapté, parce que fait pour la masse, et que l’enfant qui n’entre pas dans la grille est vite catalogué ou rejeté. Il faut apprendre à faire confiance à ces petites personnes qui sont bourrées de ressources, je n’y arrive pas toujours.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *