Un dimanche matin sur la rive

J’aurais bien trouvé quelques excuses pour ne pas y aller… Un samedi éreintant entre filles à rhabiller la princesse, un restau la veille qui pèse sur l’estomac, de la couture à faire…  Je m’étais préparée à de la petite bruine salvatrice qui te déresponsabilise de ta flemme: c’po d’ma fot, msieur l’agent de la bonne moralité sportive, il pleuvait, c’t’inhumain de courir dans ces conditions. Pas de bol, le soleil pointe le bout de son nez, et la douceur du mois de mars contraste avec le verglas de l’acariâtre février de la semaine passée.

IMG_0278IMG_0280

 

Y a pas à tortiller, t’as pas d’excuses. Pense donc comme tu seras bien en rentrant,ainsi qu’aux calories bouffées en une heure. Pense donc que si tu n’y vas pas, le rythme sera insoutenable la prochaine fois. Pense donc à la forme et aux formes retrouvées. Pense donc que tu n’as pas été malade cette année, et qu’incontestablement tes 10 à 20 km par semaine y sont pour beaucoup.

C’est vrai, en ce premier jour de vacances, il y a moins de stress à évacuer qu’habituellement et c’est pas une nécessité vitale comme en janvier/février. Mais si je veux affronter les côtes du Limousin avec plaisir et sérénité, je dois y aller.

J’installe le cardio sous le soutien gorge de grand mère en Kevlar qui me permet de ne pas me faire d’écharpe avec mes seins pendant que je cours. C’est pas seulement un gadget de geekette compet: c’est le petit outil qui me permet de contrôler mon petit coeur fragile depuis 2 ans, et de reprendre peu à peu le contrôle et  tenir la distance.

Je teste aussi mon nouveau casque « spécial sport », sur mon éternelle playlist de 19 titres que je n’ai presque pas modifiée depuis 2 ans. Une sorte de rituel immuable. Bof, pas si terrible. Il tient mieux que l’autre, mais j’ai aussi des petites oreilles (en plus des petites mains et des petits pieds: des trucs comme ça qui n’ont pas voulu grandir, éléments contestataires des fémurs et des fesses…). C’est pas grave, je le replacerai de temps en temps. C’est parti. La lecture aléatoire balance Shaka Ponk, ben voyons, tu sais que j’ai 10 km à tenir et que le vent est de face?

Je commence trop vite, à cause du vent sans doute. 170 au premier kilomètre, c’est trop, mais je ne le sens pas, je le remarque seulement quand j’arrive  au centre nautique. Personne ce matin, les avirons sont en vacances. C’est le moment où je prends plaisir à courir, où mes pensées vagabondent au gré de mes pas. A l’école, les affiches électorales soulèvent un relan d’amertume. C’est décidé, je ne voterai pas PS aux élections. Pas pour cette mafia locale qui a cette vision de la culture et de la laïcité. Et je ne peux pas me résoudre à ne pas voter.

Je pense à ma grand mère. Elle est née en 1904 et a fait l’école normale dans les années 20. Elle faisait donc partie des premières femmes qui ont eu un travail et un salaire.  Elle se disait féministe et de gauche, sans être militante, mais a revendiqué et  consommé son droit de vote. Elle a mis son bulletin pour de Gaulle en 69, contre l’avis de son mari. L’indépendance comme héritage génétique… A mon âge, et même avec deux ou trois ans de plus si je compte bien, au lieu de courir comme sa petite fille,  elle attendait son 5e enfant. C’était ma mère.

Une sainte ou une inconsciente? Sans y penser, je suis arrivée au village suivant, en baissant légèrement le rythme, mais toujours au dessus des 10km/h. Je bifurque dans ma forêt, je sais que je vais souffrir. La semaine dernière, la route était trop verglacée et j’ai continué sur le plat. Je n’ai pas monté la côte depuis 15 jours. Deux kilomètres, une centaine de mètres de dénivelé.

IMG_0314

Je me concentre sur le cardio. Partie de trop haut, je sais que ça va être dur, et le petit animal capricieux ne me fait pas mentir. J’arrive à le calmer tout en maintenant le rythme dans la pente régulière: 180/182, c’est un peu trop mais c’est supportable. Arrivée au coup de cul de la fin, il s’emballe et pense qu’il a 10 ans de moins: je marche vingt mètres, déçue: ça ne m’était pas arrivée depuis deux mois. Je reprends et finis mon 5e kilomètre à 8 mn par kilomètre. La loose. Je ne pense à rien d’autre qu’à mon coeur, ce petit con.

Je reprends des forces sur le plat. Je croise une voiture et glane un regard compatissant voire admiratif. Oui m’sieur, j’ai monté la côte, c’est pour ça que tu me vois écarlate et mouillée alors qu’il fait soleil, mais je peux être beaucoup plus présentable en vrai.

Arrivée à la route forestière, je fais demi tour et me prépare au plaisir. Dans la descente, j’allonge le fémur que j’ai fort long, et force les fessiers pour ne pas trop solliciter mes genoux et mes hanches qui ont l’âge de mes artères aussi, hein. J’accélère à 5mn par kilomètre, j’ai pu faire mieux mais le bord de route est gras, et je garde toujours mon réflexe « c’est dangereux » qui me protège des situations et personnes délétères. Au 7e kilomètre, en bas, je sens la pointe de côté, toujours au milieu du ventre et qui ressemble à chaque fois à une réminiscence inquiétante du helpp syndrom. Il me fait toujours ça quand je dépasse le 180. Je retrouve la rive, et je sais que les 3 derniers vont être durs à contrôler, même sur le plat avec le vent qui me caresse le dos. A 6’10, je suis à 180. Je peux les faire, je n’ai pas mal aux jambes, mais je dois penser à autre chose.

Du coup je fais mon planning et mes priorités des vacances. Tricot: un bonnet à finir pour une copine. La route devrait suffire pour ça.

Et puis il faut absolument que je termine le boulet commencé l’année dernière. Le truc pour lequel j’ai vu trop grand.

DSC_0463

Pour mon plus vieil ami, j’ai commencé une écharpe qui se tricote en cure-dent (taille d’aiguille 2) et avec des torsades. Je ne suis pas sûre du résultat (est ce que c’est assez bien pour un cadeau pour son plus vieil ami…?) et je ne compte plus les milliers d’heures passées. M’y remettre sans me décourager et essayer de finir pour fin avril…

Couture: 2 robes en perspective.

Par laquelle je commence?

DSC_0464 DSC_0466

 

DSC_0464

Penser à ma soeur aussi pour les concerts: jersey qui brille, ce serait chouette, une Lekala allongée, ça laisserait la place pour la respiration abdominale en chantant. Oui mais, où trouver le bon jersey?

Et puis une robe de petite fille pour un cadeau de naissance 18 mois après, vieux motard…Je vois son papa le jour de la rentrée, un cadeau à glisser en réunion officielle… Allez, celle ci je la commence aujourd’hui.

Reste 1km. J’ai pas vu le temps passer ni le cardio s’affoler.

IMG_0281 IMG_0282

 

« Don’t die today » me dit la chanson. T’as raison, j’y vais à fond, j’en mourrais pas. Un peu d’électro pour finir, 5mn de the glitch Mob, volume au max comme une ado. Je me sature de son qui pète, pour oublier mon corps. Je ne pense qu’à allonger les jambes au rythme de la musique, le regard au loin. Je dois avoir l’air d’une killeuse.

Mon coeur a trente ans, je termine à 5’30. Je m’arrête devant l’ancienne mairie. Magnifique bâtiment des années 20, vendu à une association.

On est le premier du mois, c’est la réunion des propriétaires, parait que ce sont les francs maçons, un secret de polichinelle. C’est pas l’heure de la sortie. Tant mieux. Je préfère ne rien en penser…

IMG_0377

 

Je respire à fond en marchant vite pour les derniers mètres qui me séparent de la maison. J’y vole une chouette image qui me fait sourire tous les Dimanches, quelque soit l’heure, ces couleurs et le chat blanc sur la fenêtre.

IMG_0489

J’ai bien fait d’y aller. Une heure intense, une heure avec moi, une heure pour moi. Le mois de mars commence bien.

 

Share Button

Une réflexion sur “Un dimanche matin sur la rive

  1. C’est ça la course à pied : du temps pour soi, avec soi, rien qu’à soi, du temps pour écouter sa musique et laisser son esprit vagabonder.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *