reconstructions

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Je t’ai maintes fois parlé d’Elle.

De son décrochage brutal en 4e, de son incapacité sociale, de ses angoisses et de son mal-être. De ses talents aussi.

Je t’ai parlé d’elle sans donner les mots des psys (zèbres, précoces, haut-potentiels…) pour plein de raisons, mais la première étant que je n’aime pas mettre les gens dans des cases. J’ai dit ses différences, et j’ai entendu quelques ricanements: oui, c’est bien un truc de bobos intello, de croire que ses sales mioches juste mal élevés sont des génies insoupçonnés…

J’ai lancé deux trois piques à l’Institution, pointé et exprimé des contradictions. J’ai remercié les individus, ceux qui ont pris quelques libertés avec les règles pour faciliter son chemin (de jolies volutes qui partent dans tous les sens…). Pas ceux qui l’ont jugée.

J’ai regardé derrière, regretté certains choix; mais c’est ainsi. Jeudi soir, à 22h 26, le verdict est tombé.

Héla, 14 ans, moyenne à 10  en 3e (dans une classe « d’élite »…) complètement non significative d’après les profs (les montagnes russes) est orientée en seconde professionnelle. Paraitrait qu’elle aurait des « capacités ». Mais pas de motivation pour en faire étalage. Orientation non souhaitée, je précise. Elle n’a aucun projet professionnel, ses seules envies sont littéraires et artistiques. J’ai cherché un BEP scénariste ou comédienne, ou compositrice de musiques de film, mais il semblerait que ça n’existe pas.

J’ai regardé derrière. Mes parents, qui ont eu leur bac à 20 ans, soit deux redoublements chacun.  Des amis, qui ont failli redoubler, ou  qui ont redoublé, une, deux fois … Aujourd’hui, ils sont médecin, chercheur à l’université, psy, enseignant…

J’ai regardé devant. Seconde « professionnelle » sans projet professionnel, sans projet tout court, sauf peut être celui de retrouver confiance en elle. Le chemin est plein de ronces.

Je ne cherche pas la polémique sur le redoublement. Je me dis qu’il permettait au moins la prise en compte de rythmes différents, et une seconde chance. En tout cas, avant, quand on avait le droit de perdre du temps.

J’ai regardé derrière. J’étais déléguée de classe en 3e. Je me suis battue bec et ongles, moi la timide, moi la « tête de classe » pour défendre une élève qui est allée en seconde, et a eu son bac. Il me semble qu’elle est devenue infirmière.

Je ne cherche pas la polémique sur l’institution. Dans tous les champs disciplinaires, les concepts qui remettent en cause (violence symbolique, pédagogie ouverte… va voir un peu maître Bourdieu et tous les grands pédagogues…) m’ont questionnés. Je me disais « tiens, c’est pas con, et si on pouvait grâce à eux…changer  le monde?… »  Et puis d’un coup, le concept, je l’ai vécu. Avec les tripes. Je l’ai un peu dit.

J’ai bien remarqué que mon discours dérange, tu sais. Je suis devenue infréquentable. Je suis le pur produit de l’institution, et je crache dedans, c’est mal.

Au début, c’était très douloureux. On y cherche sa faute, sa très grande faute, on la sent dans le regard de certains. Parfois on trouve une écoute et un regard bienveillant, on s’y accroche comme la moule à son rocher. « Le grand professeur de médecine trucmuche, tu sais, il m’a raconté: deux de ses enfants étaient a-scolaires. Il a dit avec un air de vieux sage chinois: il faut juste leur laisser le temps de se trouver« . Tu répètes la phrase comme une incantation magique.

(Et puis, comme le principal du collège, tu te dis que son brillant frère est une caution de bon parent, non? Je t’ai dit qu’il avait 18 de moyenne, les félicitations tous les trimestres, et un magnifique passage en second cycle en trompette?…Vous voyez, les gens, je peux être un peu fréquentable aussi…)

Il y a des groupes, des forums, des médecins, des psys… spécialisés. Ils peuvent être là pour te rassurer. Tester. Sans doute que c’est bien de mettre des mots. Les concepts sont inventés pour ça. Tu les entends dire: untel c’en est « un » (précoce, surdoué, zèbre, haut-potentiel, aux modalités d’apprentissage différentes..). ça fait sourire.

Mais j’ai lu, je l’ai retrouvée, j’ai repéré des pistes pour l’aider.

Pourtant ces dénominations  restent des cases. Une communauté qui rassure, dont l’objet est la réaction à la violence symbolique de l’institution. Je ne m’y reconnais pas complètement. Mais je n’ai pas d’autre choix, pour qu’elle se trouve, et pour que je l’accepte enfin.

Avec sa détresse, sa violence, et sa détermination à  ne pas être celle du moule, elle a creusé profond dans les fondations. Elle a foutu une sacrée zone dans les soutènements.

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Je range tout doucement. Je fais du tri, je redéfinis les priorités, et je n’encombre pas les étais, encore un peu malingres, avec des justifications à donner, des frustrations, des incompréhensions. Accepte que l’étai soit fragile, rebelle et révolté, mais ne viens pas me donner des leçons pour le poser, je n’en ai pas besoin.

Je range tout doucement…

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(je ne t’avais pas montré ma nouvelle cuisine? Et ben voilà c’est fait..)

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18 réflexions sur “reconstructions

  1. J’entends et je comprends ton désarroi, nos précoces sont souvent confrontés à des enseignants qui refusent leur réalité si particulière. Ma demoiselle s’est déjà vu jeté à la figure une évaluation parce qu’elle aurait « forcément » du avoir une meilleure note mais elle a eu aussi la chance de croiser des enseignants bienveillants qui lui ont redonnée foi en ces capacités. Il y a un référent EIP par département dans l’EN il aurait peut être pu t’aider pour son passage en seconde ? En tout cas, ce côté écorchée à vif est vraiment aussi douloureux pour les parents que pour ces enfants qui le vivent …
    • Le passage en seconde est obtenu grâce au 2e rendez vous avec le principal après une semaine d’attente… Et pour le reste, j’ignorais le référent EIP, mais il se trouve que le hasard des amitiés fait bien les choses :-)…
  2. Merci de partager avec nous ton expérience.
    Il est en cinquième et les montagnes russes on connaît. Ses profs le trouve charmant mais déconcertant. Il les remet en cause dans leurs acquis et leurs certitudes.
    On essaie de mettre en place de la gestion mentale, de la pédagogie positive. On attend le déclic… Qui tarde à venir. Et je me demande ce que lui réserve son avenir….
    • En fait, je crois qu’il faut garder confiance et se défaire de nos attentes… et tenter de décrypter et d’expliquer celles des profs..
  3. Pleins d’interrogations dans ma pratique enseignante… Et un manque de formation!!! Et sinon, ta cuisine est très belle!
  4. Vos mots me parlent tant… et j’ai mis plus de temps à ouvrir les yeux sur l’institution! Écoutez Olivier Revol
    https://precocedysetserein.wordpress.com/2015/05/26/olivier-revol-les-difficultes-scolaires-des-enfants-tdah-hp/
    Il explique pourquoi le collège est terrible pour les élèves différents.
    Ne lâchez pas! Si elle na rien à faire en filière pro – ceci dit sous valorisées en France – cherchez une alternative… pourquoi pas une année dans un enseignement dans une autre langue?
    Courage!
  5. Côté psy et accompagnatrice emploi que je suis, et surtout beaucoup de moi: elle arrivera à ses fins, quand elle les trouvera, quoi qu’il arrive, avec votre soutien. Foi de la psy « redoubleuse *2 » et de ses compagnons de galère universitaire ayant atteint le même but alors qu’ils venaient de filières professionnelle.
  6. Moi je suis d’abord surprise qu’on soit orienté avec 10 de moyenne… Vous allez faire appel?
    Quant à la difficulté d’accompagner son enfant lorsqu’il est « différent » (en tous cas de ce à quoi on s’attendait ;-)) je n’ai que des doutes et des questions. J’espère qu’un jour ce parcours compliqué dessinera une réponse qui apaisera ma culpabilité et mes angoisses, mais en attendant le collège se profile pour septembre et la pression monte d’un cran…
  7. Nan mais attends là : et ELLE, elle le vit comment ça ?
    Chaque histoire est différente. Laisse ta fille écrire la sienne sans traîner les statistiques de celles et ceux qui malgré des redoublements ou des erreurs d’aiguillages ont fini par avoir une « bonne » situation professionnelle. Et d’abord c’est quoi une « bonne » situation professionnelle ou une situation professionnelle acceptable ? Et si ta fille s’accomplissait professionnellement en devenant esthéticienne, postière ou en travaillant à la chaîne dans une usine (OK, peu de risques j’en conviens quand même ;-)) ?
    Nous avons tous des désirs pour nos enfants. Mais nos enfants n’ont-ils pas aussi des désirs ?
    Les filières pro ne sont pas plus voies de garages que certaines filières générales.
    Keep cool et va te coudre un truc pour te détendre 😀
    • Olààà Marie, mais si elle voulait aller en seconde professionnelle pour un quelconque projet, ou même pour faire des études courtes, ça ne me poserait aucun problème, voire même j’en serais totalement soulagée!!! Le problème est qu’elle n’a aucun projet, elle est bien trop dans le refus d’elle pour cela… Les seuls trucs envisagés sont en rapport avec l’art (musique, cinéma, théâtre) et n’ont absolument pas à voir avec une orientation en seconde pro. Les matières qui l’intéressent (quand elle aime les profs) ne sont pas celles qu’on étudie en seconde pro… Je n’ai rien contre l’orientation professionnelle bien au contraire. Mais c’est complètement inadapté à elle…
  8. Quand on sort du cadre, assez étriqué, de l’éducation nationale, c’est toujours un peu compliqué. En dehors du test de précocité, il existe aussi des tests d’orientation qui peuvent être très bien faits et révéler ses propres capacités et aptitudes à l’enfant. Je me souviens que le COREP, à Paris, faisait ça il y a quelques années et les résultats étaient assez instructifs. Comme le test n’est absolument pas « scolaire », cela peut ouvrir des perspectives.
    J’ignore si cet organisme existe encore, mais c’était vraiment de qualité (et en dehors de l’EN).
  9. alors là j’ai envie de dire : ben voilà. c’est elle et c’est moi. la même. mais au mot près.

    Pareil j’ai jamais eu envie d’en parler sur le blog, ceux qui savent, savent hein.

    Et on se dirige vers la même chose. Et cette année je prie pour qu’ils m’annoncent un redoublement;

    Oui c’est magnifique les filières pros, pour des gamins qui savent ce qu’ils veulent faire ! et qui ont décidé d’y aller ! pour les autres, ben c’est le grand trou. Mais malgré tout j’ai confiance aussi. Mais pas elle. demain soir je vais à une conférence de Revol sur la confiance en soi, j’essaierai de prendre des notes…

    et pareil pour la fratrie qui rend fréquentable, je n’ai qu’une hate, qu’elle me « venge » (c’est d’un pathétique) 😀

  10. Oui, je me doutais un peu que ça te parlerait. Pour une fois j’ai parlé de moi et de ce que je ressens, et pas d’elle. Bref. Un jour elles iront bien. Et on fêtera ça!
  11. Je pense voir à quelle polémique tu faisais allusion. A la décharge de certains, des gosses mal élevés érigés au rang de génie par leurs parents, c’est la grande majorité (insupportable et arrogante), qui fait tort à des cas comme ta fille.
    Vu que je lis à rebours, je sais que vous avez attaqué la remontée de la pente, je ne sais pas ce que tu as décidé depuis (un passage ou un redoublement). Bonne chance, je suis certaine que quelque soit le parcours, elle finira par trouver sa route.
  12. ouhlala le cadre et sortir du cadre…nous le diagnostic est tombé il y a deux ou trois mois suite à une demande de l’école, car avoir un petit garçon en cp qui refuse d’écrire ce n’est pas banal, il sait écrire mais ne veut pas. Il vis dans son monde et même si c’est fatiguant j’adore ça, ça fait trois ans que nous nous faisons convoquer régulièrement pour x ou y chose et je me raccroche au fait qu’il auras un jour le déclic et je m’inquiète si il arriveras à s’adapter à l’en car ce n’est pas elle qui s’adapteras.
    et je t’avoue que le diagnostic (il n’y a pas le trés haut 😉 ) n’as pas changé mon fils ni le regard que j’ai sur lui mais permettras peut être de changer le regard que les enseignants ont sur lui même si ces enseignants manquent cruellement de formation, en discutant avec des amis maîtresses ici, il n’y a rien de prévu pour les enfants « différents  » dans leur cursus.
    je digère et ne sais pas quoi faire…et j’ai acheté un stylo gomme…et c’est nous qui cherchons des stratégies d’adaptations en tous cas merci pour cet article qui m’as fait du bien en le lisant …

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