Grincements de porte

J’aime pas le téléphone.

Au boulot, je filtre et propose des « rendez vous téléphoniques » quand c’est important.

A la maison, je ne décroche pas souvent. Pas le temps. J’envoie des SMS ou des mails à la place, je sais, ce n’est pas pareil, mais j’aime l’écrit, direct, rapide, précis.

Ça doit bien faire marrer mes parents, tiens. A l’époque, il n’y avait pas d’abonnement communications illimitées, pas de signal de double appel, tout ça. Même pas de répondeur. La facture détaillée était l’espion délateur des conversations sans fin et revenait tout les mois te faire expier ta Très Grande Culpabilité. On dira que j’ai bouffé mon capital téléphone entre 15 et 20 ans. Maintenant je me rachète.

Ou alors, le téléphone a changé de sens.

Ce matin, par exemple. Il a sonné très tôt. Pourtant réglé en « ne pas déranger », il a chanté la musique de Mission Impossible. Depuis un an, c’est celle qui signe l’appel qui doit être pris même si tu es couvert de shampoing ou si tu as bu deux bières avec des potes en refaisant le monde. Même si Morphée te caresse tendrement les cheveux. C’est le numéro du bloc de la mater. Là où tu vas quand les choses ne tournent pas très bien.

Ce n’est pas moi qui doit répondre. C’est Lui. Des fois je le prend quand même, l’objet rectangle qui me brûle les mains, pour dire « il arrive, il se torche les fesses » (non en vrai, je le dis pas, je suis polie)

Ce matin, je venais de servir le thé. Juste avant de la réveiller pour partir au collège. En peignoir les cheveux mouillés.

D’un coup, il se tend comme un chien à l’arrêt, le regard noir et la mâchoire serrée.

Pendant ce temps, mon cerveau fait plein de tours. Je dois aller travailler, conduire l’ado, pas de rendez vous urgent, mais bon, un congé de dernière minute, c’est mal vu dans la bureaucratie. Les garçons dorment, faudrait les lever, ils ne voudront jamais partir sans manger. Je fais 12 hypothèses de plannings  en moins de 30 secondes.

C’est une urgence vitale. Et le bébé va bien, et est ce qu’elle voulait allaiter, et c’est une fille ou un garçon? Ces questions là je ne les pose plus, je sais qu’il y a un corps, des cellules, des biologies. C’est le seul moyen pour garder la tête froide et prendre les bonnes décisions. Je ne pourrais jamais faire ce métier.

Il y a quelqu’un au bloc, qui « gère ». Pour l’instant. Après 24 heures de garde.
Assistance et conseils téléphoniques suffisent pour réveiller les garçons, les préparer fissa pour monter à la maternité. Un jour de RTT. Le « jour des enfants »qu’il tente de maintenir vaille que vaille malgré les sous-effectifs.

Je vais La conduire au collège. Et vais travailler. Comme si de rien était. En envoyant quelques SMS sans réponse pour prendre des nouvelles. Les garçons vont aller dans la chambre de garde, ou dans le bureau, louper la danse. Mais ils savent qu’il ne faut pas trop moufter. Les mots leur échappent, mais ils ont compris que des gens meurent à l’hôpital, et que papa est là pour ça. Ils ont des grands yeux inquiets, parlent bas, avec cette conscience grave et métaphysique que des enjeux vitaux sont en jeu.

Depuis les 3600 accouchements, la sonnerie de Mission Impossible résonne de plus en plus souvent. Les RTT sont aléatoires, les vacances jamais totalement libres.

C’est aussi pour ça que j’ai collé cette belle affiche sur la porte de mon bureau . Et aussi parce que je connais bien les artistes. (j’ai même partagé un ventre avec l’une d’elles)

Et aussi parce que je défends le service public. Même le mien dont j’ai une conscience aigüe et douloureuse des dysfonctionnements.

concert 6 avril

 

Ce matin ma Directrice est venue jusqu’à mon bureau. C’est assez rare pour être souligné.

Pas pour me demander des informations sur le concert, sur l’association, oh non.

Pour me dire que maintenant que le couloir était repeint (dois-je préciser que le sol n’est pas posé,que la peinture n’est pas terminée, que les fenêtres sont vert bouteille 10 ans d’âge,  et que des balais, pinceaux, clenches diverses décorent très élégamment le magnifique couloir, ou c’est assez mesquin comme ça?), il n’était pas question de mettre toutes sortes d’affiches qui dépareraient de notre belle unité.

« Mais bien sûr », ai-je dit en souriant.

J’ai retiré mon affiche de ma porte.

Les garçons sont rentrés à la maison.

La dame n’est pas morte. Je ne sais pas si son bébé va bien.

Et ma porte est vide.

 

 

 

Share Button

21 réflexions sur “Grincements de porte

  1. Ben ton affiche elle n’était même pas assortie à la couleur du mur du couloir… toi aussi, t’abuses! Elle est coquille d’oeuf, le couloir blanc cassé….
  2. Pour quelqu’un qui peinait à écrire, tu frappes fort dis donc! Ton billet me touche, une maman de l’école a perdu son bébé dans la nuit de mardi à mercredi, l’accouchement s’est mal passé. Alors forcément, tes mots résonnent. Pour l’affiche, je suis sûre qu’il y a des endroits où les gens seront contents de pouvoir la voir…Des bises
  3. Nous, on a accroché l’affiche dans d’autres couloirs … où elle sera vu, lu…même qu’elle était super assortie à la nouvelle peinture pas finie, l’affiche !
  4. J’ai le même à la maison … et le même téléphone aussi apparemment sauf que le mien on l’appelle pas pour les « arrivées » mais pour les « grands départs » …
  5. ben tu sais quoi ? on continue à mettre des guirlandes électriques sur le sapin même si c’est hors norme, comme toute l’électricité de ce lieu qui accueille des enfants, comme la peinture au plomb mangée allègrement par ceux qui ne vont pas bien, comme la moquette à 1/2 décollée et lavée une fois par an sur laquelle se vautrent les petits….
  6. Dans l’ordre : j’ai évolué comme toi avec le téléphone, même si la sonnerie de celui-ci n’ a pas la même signification que chez toi… Et quand on pense aux milliers d’heures qu’on a pu y passer, l’une avec l’autre, à peine rentrées du lycée! Il doit y avoir un capital-téléphone qu’on a grillé dans notre jeunesse…
    Pour l’autre sujet, plus profond, on sent le désarroi mais la fierté quand même. Moi la première, sans docteur qui se serait levé au milieu de la nuit ou tôt le week end (je n’ai cependant jamais senti l’haleine de bière mais sûre que je lui aurais dit que j’adorais ça tellement j’étais soulagée de le voir arriver) je ne serais plus de ce monde et mes filles non plus, pour chaque accouchement en +, la vraie chieuse… Alors merci merci, aux docteurs du service public, à leur famille. Et Fuck l’unité de younivers des couloirs !
  7. C’est marrant. J’ai l’impression que la fonction publique, d’un coup on trouve ça nettement moins paiz qu’avant. Budget divisé, même boulot, mêmes exigences, mêmes responsabilités.Sans aucun droit à l’erreur… Bah bien sûr …Y’a comme un genre de similitude avec le taf de mon mari…
    Mes gosses sinon, ils sont plus natures que toi « Oui, je vous passe maman, mais vous savez, elle fait popo ! »…Tatadidoudoudou…
  8. Le temps passe, mais la situation perdure, il semblerait?!
    Quant à ton affiche, peut-être qu’en cadrée, elle serait mieux passée, non???!
    Sinon, tu baisses vite ta culotte, pour une rebelle, non?!
    Je rigoleuh!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
  9. Même moi tu as réussi à me glacer le sang ! Pourtant les urgences obstétricales ça me connait. Mais sur le plan perso, j’étais contente d’en avoir un compétent pour moi aussi…
  10. (purée de canalblog qui ne me contacte pas pour me dire qu’il y a des nouveaux posts chez toi, ggrrrr).
    Purée, ta famille, ton héros et toi, vous m’épatez!
    Quand à ton affiche…. coincée la directrice, dommage….

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *