Aux fils conducteurs : tranche de vie

fils conducteurs rouen (3)-2

Crédit photo: Christophe Hubard, Paris Normandie.

Ce matin, deux dames du quartier m’attendent devant la porte. C’était écrit 9h sur le papier, je ne suis venue qu’à 10h.
Elles portent un joli voile rose ourlé de dentelles. L’une est venue Samedi et a rencontré Clémence (« c’est elle qui a tout fait, elle est trop forte, et puis très gentille et très accueillante aussi »…)

Elle est revenue avec une amie pour lui présenter le lieu.
Je fais le café, on papote. Son amie veut faire une jupe plissée, je lui dis que c’est facile. Elle s’extasie devant les plis de mon manteau. On parle de dentelles, des enfants, et de la vie du local.

« Mais vous êtes tous gentils comme ça? »

Elle n’a pas son chéquier, elle reviendra cet après midi.
A 14h elle arrive avec sa mère.
Elle a changé de voile, il est bleu maintenant, tout aussi joli, mais j’ai mis 3 secondes à la reconnaitre.
Elle est pressée, me fait le chèque et repart en déclinant mon café. Sa maman reste.
Rencontre.
Elle parle plutôt bien français, mais je sens que je dois choisir mes mots. On laisse tomber les « tutoriels sur internet », la « patronthèque » et autre vocable sociocentré.
Elle regarde les horaires indiqués sur le tableau noir et je vois qu’elle déchiffre à peine. Elle me dit que mon O il est mal fait, on ne sait pas si c’est un A. « je sais lire un tout petit peu mais pas beaucoup. Alors les patrons, je ne sais pas ». Et internet je sais même pas ce que c’est.
Je lui fais un thé. Pour choisir, je lui lis ce qui est écrit, mais j’essaie de la laisser déchiffrer. Elle s’assoit dans le le fauteuil parce qu’elle a mal au dos.
Elle m’explique qu’elle n’a pas pu apprendre à lire à cause de la guerre. Dans mon village les soldats violaient toutes les filles… ». Je ne pose pas de questions….

Elle voit la plante au dessus de l’évier. Limite je me fais engueuler parce qu’elle n’est pas entretenue. Je l’enlève de l’étagère (elle ne peut pas l’atteindre, elle doit faire 30 cm de moins que moi :-)). Elle la soigne, la baigne, lui enlève les feuilles mortes en lui parlant gentiment. En français, en arabe. « mon amour, ma beauté : en arabe c’est Habibti. Pour une fille. Pour un homme c’est Habibi ».
Je lui montre les machines, elle me dit qu’elle coud à la main…. Elle ne sait pas lire le mode d’emploi. Et puis elle a une vieille Singer, comme celle là, « tu la veux, tu sais l’utiliser? Je vais  demander à mon fils de te la donner ».
Elle connait une styliste qui ne sait ni lire ni écrire. Et puis les femmes françaises elles s’habillaient mieux avant quand même.
« Et toi tu sais coudre? »
Je lui montre mon manteau. « Le tissu à l’intérieur il est très beau et tu travailles très bien »
« Je fais aussi toutes mes robes, aujourd’hui je suis en pantalon, mais c’est rare »…
Je me reprend…
« Enfin mes robes, elles sont très courtes, je ne sais pas si vous aimeriez »
« Oh mais tu fais comme tu veux, et puis tu es jolie. moi je ne pourrais pas mais toi tu t’habilles comme tu veux, on ne juge pas les gens sur leurs habits »….

Elle est restée une heure.

J’adore ce lieu.
Pas vraiment  un lieu, plutôt un monde, une utopie en marche….

Plus d’infos ici:

logo V2

Share Button

4 réflexions sur “Aux fils conducteurs : tranche de vie

  1. Ah ben bravo, c’est malin, tu as réussi à activer les ninjas coupeurs d’oignons!
    J’ai les yeux tout embués maintenant, c’est beau ce genre de rencontre…
  2. Moi j’appelle ça œuvrer pour l’harmonie du monde, et qu’est-ce que ça fait plaisir à voir / lire !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *