Le temps des mots

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Un jour je trouverai les mots.

Les mots justes qui racontent les rayures anarchistes du zèbre. Celles qui ne sont pas comme les autres, pas assez alignées, trop tordues, trop personnelles pour une adolescente qui voudrait ne pas être vue, ne pas être différente du troupeau. 

Les cris, les colères, les déceptions, les apaisements.

Les mots qui ne dénaturent pas, qui expliquent sans discourir, qui éclaircissent sans exhiber.

Je pense que c’est ici que je viendrais les poser.

Je les cherche. Ils prennent le temps.

Ils s’adoucissent et se raisonnent, quand une petite lucarne s’ouvre sur la  citadelle imprenable du cerveau reclus, apeuré, emmuré.

Ils deviennent amers, quand les peurs viennent engloutir les efforts en quelques secondes, tsunami dévastateur ne laissant sur son passage que l’impression d’un immense gâchis.

Quand elle aura décidé d’affronter le monde, quand elle voudra bien accepter d’avoir une perle rare et de l’exhiber sans honte, sans doute les mots viendront tout seuls, expliquer la douleur de ces enfants un peu différents que certains qualifient de zèbres. J’encouragerai, je conseillerai. Je raconterai avec un peu de cynisme désabusé l’inadaptation de l’institution, et les bonnes volontés salvatrices (quelques profs que je ne remercierai jamais assez).

 Il n’y a pas eu de musique, il n’y a pas eu d’amis invités qui remplissent la maison de joies, de notes et de jeux, même débiles…, il n’y a pas eu de ces petites fiertés parentales qui te font croire que tu réussis ta mission éducative. Il a fallu se contenter. Se mettre en cause. Prioriser. Trouver les brèches pour rentrer dans la forteresse, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit.  Ménager les petits frères inquiets. Il a fallu résister au découragement. Ne pas coller sa valise sur le seuil de la maison. 

Rire avec l’indiscible. Parce que c’est ce qui « marche » le mieux.

« Si tu te suicides tu seras privée d’ordinateur toute ta vie« 

Trouver la force de la dérision pour revenir à la raison.

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17 réflexions sur “Le temps des mots

  1. J’ai aussi un enfant handicapé. Jamais je ne l’aurais qualifié de Zèbre, je trouve ce mot déplacé.
    Mais j’ai des fiertés de parent. Quand il essaye de faire des jeux de mots pour imiter ses frères, quand il rentre, tout fier, avec une note objectivement mauvaise, mais tellement bonne pour lui que je le félicite. Quand la maîtresse lui donne les mêmes exercices que les autres pour qu’il ne se cantonne pas dans la médiocrité et que je vois qu’il progresse.
    Et depuis que je suis en Suisse, je constate que cet enfant est pris en charge de façon merveilleuse, et qu’il y a moyen de monter un projet professionnel pour lui. Quel soulagement.
    Depuis qu’il est ici, il a des amis, il va les voir, et ils viennent à la maison.
    Lui aussi a sa place, lui aussi va frayer son chemin. A son rythme, à sa façon, mais elle sera belle, et je pourrai m’en réjouir avec lui.
    Ta fille aussi fera des prodiges, à sa façon, et tu seras fière d’elle. Tu l’es d’ailleurs déjà !
  2. Ce n’est pas une enfant handicapée. « Zèbre » est un terme inventé par une psychologue pour qualifier ces enfants (et adultes) aux modes d’apprentissage et d’appréhension du monde légèrement (très légèrement, des rayures proches…d’où le terme) différents. Ça évite les termes à connotation comme « précoce », « surdoué » ou « hyperactif » qui n’ont aucun sens. Mode d’apprentissage « global » et non analytique, grandes capacités motrices, rapidité sur beaucoup de choses… Mais incapacité totale à expliquer un raisonnement…
    Quelque part, c’est un handicap. En tout cas pour notre système scolaire!
  3. Courage Fanny !
    Tout ce qui est rare est précieux.
    Le système dans lequel nous évoluons, cette société, n’aime pas les individus qui ne rentrent pas dans les cases. Le système scolaire surtout. Je suis persuadée que tu trouveras les mots pour guider Heilane sur le bout de chemin qui la conduira vers la lumière, SA lumière à elle. Tout est subjectif.
  4. … Comme je te comprends… Les rayures sont parfois si difficiles à porter… D’autres fois elles sont presque invisibles à nos yeux et ne se révèlent que lorsque le voile se lève sur un des enfants de la fratrie… Les petits frères (ou les grandes sœurs … ou les parents… ) sont aussi susceptibles d’avoir des rayures qu’ils dissimulent parfois habilement…
  5. out à fait Enora… On surveillera beaucoup plus les petits frères et le dernier en particulier… Ses rayures à elles ont été tellement bien cachées que leur révélation est brutale….
  6. Le mien est zébré, comme sa maman. Parfois, elles sont dures ces rayures, mais on apprend à vivre avec, à les cacher quand cela est nécessaire, et puis à les montrer de temps en temps, à ceux qui peuvent les voir, parce que dans le fond, on est comme ça.
    Peu d’amis, mais des vrais, des rayés souvent. Parce que c’est difficile de rentrer dans le moule. Par qu’on veut trop leur ressembler, aux autres.
    Le comprendre, l’accompagner, et souvent se disputer. Trop similaires dans notre différence peut-être. Mais être là, l’aimer, sans condition et pour toujours.
  7. Tes mots auront réussi à me mettre les larmes aux yeux! Ici, la petite dernière semble aussi être un petit zèbre, surtout au niveau de son développement psychomoteur (seule chose à peu près visible à presque 1 an) et le regard et les commentaires des autres n’est pas toujours facile à assumer…
  8. Je lis ce texte bien tard, car ça fait longtemps que je n’étais pas passée. On sent tellement de douleur et d’incompréhension mais de patience, de remise en question et de confiance aussi dans ce très beau texte. Pour vous avoir vus il y a peu (ce n’est pas souvent ces dernière années que j’ai pu dire ça), pour en avoir parlé ensemble, je t’ai trouvée très compréhensive, bienveillante, lucide et mue par l’envie d’avancer, je vous ai trouvé le Héros et toi forts, doux, aimants avec cette jolie jeune fille. Et pour l’avoir eue devant les yeux dernièrement (ce n’est pas souvent ces dernières années…bis), de l’extérieur, elle discute, elle rit, elle blague, elle bouge, elle danse, elle vit plein de moments chouettes aussi. Elle va réussir à se mêler au monde, tel qu’elle le perçoit, c’est sûr, c’est une chouette puce. Oui je sais, je n’assiste pas aux colères, à la violence, au bruit mais c’était juste pour te rassurer. Elle va aller mieux et vous avez tenu le coup malgré la tempête… bravo !
  9. quel joli texte pour une déclaration d’amour à ta fille un peu décalée, un peu zébrée … c’est illusoire de te dire que je comprends ce que tu écris pour vivre la même chose mais quand même…un peu , si… j’espère que nos petits zèbres apprendront surtout à être heureux !
  10. e pense avoir bien compris ton billet, et je suis étonnée de ne pas l’avoir lu plus tôt. Le cas Z est un vrai casse-tête mais finalement, accepter les rayures, c’est faire le deuil de l’enfant « normal », intégré et populaire. J’espère égoïstement que tu viendras poster tes mots ici.
    D’un autre côté, toi et moi on n’aime pas rentrer dans les cases n’est ce pas? et ben là on est super hors cadre !!
    des bises Fanny
  11. Tiens … des zèbres, y’en a aussi par ici …
    Pas simple en effet. La mienne engloutit toutes les émotions. Y compris et surtout celles des autres. Notamment les miennes. Cela donne un vase trop plein, un cerveau qui cogite beaucoup trop et qu’on n’arrive parfois plus à éteindre. Tellement plus qu’il s’emballe et que maman paniquerai presque… si elle n’était pas elle-même passée par-là.
    Zèbre, on se croit normal, on pense que tout le monde pense (fonctionne) comme nous. Et lorsqu’on découvre que ça n’est pas le cas, on est perdu. Bon courage. Des zèbres, y’en a de toutes les formes… et plus les années avancent plus on apprend à se connaître et à vivre avec soi-même.
    Bises
  12. j’ai éclaté de rire à ton avant dernière phrase, c’est énorme. et aussi parce que j’ai lu le blog par la fin donc je sais qu’on peut en rire maintenant…
  13. Pingback: Septembre trompeur |

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